L’Alsace, tête de pont d’une filière française du lin à très fort potentiel

La France est le premier producteur mondial de cette fibre aux nombreuses applications, mais dont la Chine s’est emparée. A la faveur de la crise sanitaire, un industriel de la région veut relocaliser le secteur dans l’Hexagone.

Par Nathalie Stey Publié le 09 juin 2020 à 10h28

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Travail du lin, dans le nord de la France. PHILIPPE HUGUEN / AFP

Pierre Schmitt n’en démord pas : « La délocalisation tire le produit vers le bas. » Cet ancien cadre commercial de DMC a monté sa propre société de conception de tissus en 1998, avec l’ambition de développer une filière européenne de qualité. Vingt-deux ans et trois reprises d’entreprise plus tard (Velcorex en 2010, Tissage des Chaumes et Emanuel Lang en 2013), il est en passe de réussir son dernier pari : créer une filière textile 100 % française consacrée au lin.

Cette fibre, dont la France est le premier producteur mondial, est en effet bien plus écologique que le coton, qui, du champ au filage, consomme beaucoup d’eau. Du textile au bâtiment, en passant par l’industrie et les transports, ses applications sont nombreuses. Mais les débouchés du lin tricolore sont aujourd’hui concentrés dans les mains de quelques fileurs chinois.

Confiant dans un savoir-faire local plus que centenaire, l’industriel s’est mis en tête, il y a trois ans, de bâtir avec sa fille une marque de prêt-à-porter 100 % française intégrant le lin et d’autres fibres nobles, comme l’ortie et le chanvre. Avec pour idée de proposer notamment un jean en lin infroissable. « Il ne faut pas se limiter aux caractéristiques standards des matières. On a tous les atouts à portée de main pour monter en gamme : les laboratoires, les matières premières, le fabricant de machines textiles, les entreprises de tissage et de finition. Il nous manque très peu de choses… et on est en train de les faire », explique-t-il.

Fin 2019, Pierre Schmitt a mis la main sur une série de machines à filer le lin, à l’occasion de la fermeture d’un atelier en Hongrie. Des machines construites par Schlumberger à Guebwiller (Haut-Rhin), il y a… vingt-cinq ans. Le fabricant travaille actuellement au développement d’une nouvelle machine spécifique, dont le prototype a été installé dans les locaux d’Emanuel Lang. « Ici, Schlumberger peut vérifier le fonctionnement de la machine et la perfectionner, alors qu’il n’a aucun retour d’expérience de ses clients chinois. C’est un cercle vertueux, tant pour le filateur que pour le constructeur », note M. Schmitt.

Quand les besoins en masques de protection se sont faits criants en raison de la crise sanitaire, l’industriel s’est aisément adapté à cette nouvelle demande pour produire un masque constitué de deux épaisseurs de lin et de coton, certifié par la direction générale de l’armement (DGA).

Aujourd’hui, un tiers des métiers à tisser d’Emanuel Lang est dévolu à ce nouveau produit, fabriqué au rythme de 100 000 unités par semaine. Ce marché a permis d’accélérer le démarrage de la filière lin, notamment l’atelier de confection que l’entreprise projetait de mettre en place en partenariat avec l’association Marie Pire, un établissement et service d’aide par le travail (ESAT).

En pleine période de confinement, cet ESAT, situé à proximité des locaux d’Emanuel Lang, a embauché des couturières et a acquis 25 machines à coudre »ménagères » pour assurer la fabrication des masques. Dans un souci de pérennisation, elles ont depuis été remplacées par du matériel professionnel. Objectif : formé une vingtaines de personnes handicapées à la confection de masques, mais aussi de jeans et autres chemises en lin. «  Le but n’est pas de réindustrialiser à outrance, mais de rester à taille humaine. » souligne le directeur général de l’ESAT, Pierrick Buchon.

« Mines d’or »

« La question des masques a permis de mettre les projecteurs sur notre projet. Les élus ont pris conscience de la mine d’or sur laquelle nous sommes assis, et les milieux bancaires sont désormais moins frileux », résume Pierre Schmitt. Les premiers retours l’encouragent à aller plus loin, pour proposer un modèle de masque utilisable en milieu hospitalier. Viendront ensuite d’autres produits.

Les capacités de production d’Emanuel Lang, prévues pour absorber 150 tonnes de ruban de lin, devraient être rapidement renforcées pour passer à 600 tonnes, avec une centaine d’emplois à la clé. Une goutte d’eau face aux 145 000 tonnes de fibres produites e France. M. schmitt veut interpeller les acteurs de la filière : « Il n’y a pas de fatalité, à partir du moment où l’on ose. Dans le lin, il y a de la place pour beaucoup d’autres projets. »